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  • Photo du rédacteurBaptiste Henriot

François-Auguste Biard - Artiste collectionneur


Il m’arrive assez souvent de parler des collections hétéroclites que Biard avait réunies au cours de ses nombreux voyages, car cet aspect de sa personnalité reflète une part importante de son œuvre, celle d’un patchwork iconographique qu’il aimait transcrire sur ses toiles. Cette envie de collecter un monde miniature chez soi est très en vogue depuis la Renaissance et nombre de cabinets de curiosités peuplés de naturalia, d’artificialia, de scientifica et d’exotica naissent un peu partout en Europe au fil des modes.

Pour ce faire, Biard rassemble tout un tas d’objets glanés çà et là dans son atelier de la place Vendôme, le transformant en véritable musée personnel. En Méditerranée, il sillonne les plages en quête de coquillages exotiques et déambule dans les souks pour y dénicher des bijoux, des narguilés, ou des lampes en cuivre ; dans le Grand Nord, il jette son dévolu sur l’artisanat traditionnel des Samis ; alors qu’au Brésil, ce sont surtout les armes, les instruments de musique et les parures qui attisent ses convoitises. Près de 100 lots présentés lors de sa vente d’atelier en mars 1865 témoignent parfaitement de cette diversité et de cet éclectisme qui valut à Biard de posséder des collections ethnologiques et naturalistes dignes des plus belles de la capitale.


Mais d'où nous vient ce besoin de collecter / collectionner / accumuler et pourquoi les hommes et les femmes ressentent-ils l'envie de vivre entourés d’objets purement décoratifs, voire spéculatifs ?


Certains spécialistes rapprochent ce comportement d’un mimétisme primitif qui reproduit des attitudes de protection ou de camouflage encore utilisés par nos cousins lointains. Dans quelques cas assez rares, il semble que certains animaux - en l'occurrence des coquillages - se parent de trouvailles diverses, non pas dans le cadre d’une parade amoureuse comme le font plusieurs espèces d'oiseaux, mais dans un but purement ornemental.


“ Les xenophoras sont d’étranges coquillages aux énormes vertus dissimulatrices. Ils incrustent leurs carapaces de cailloux, de débris de coraux et autres objets trouvés. Il est généralement admis que la finalité de cette adjonction est la méprise éventuelle du prédateur.

Xenophora Pallidula est le plus beau de ces porteurs ornementés. Nécropole ambulante, il damasquine son armure en y collant d’autres coquilles vides. Ce coquillage collectionneur imite-t-il le collectionneur de coquillage ou peut-être est-ce l’inverse ?

De ce parallélisme naît l’idée que l’élan conduisant l’homme à réunir ces petites pièces de calcaire pourrait être provoqué par une impulsion dont l’origine ne prendrait pas racine dans la conscience spécifiquement humaine, mais serait partie intégrante de l’ensemble des inductions, des initiatives, des aptitudes que comptabilise la nature. L’esprit collectionneur, vu sous cet angle et dans cette particularité, serait une démarche, sans artifice ni affectation, animant l’homme du désir de parer son esprit des irisations de l’être. ” (1)



Quelques exemples de xénophores illustrés par Fischer en 1880 et comparés à divers collections modernes

(a) Xenophora corrugata / (b) Xenophora Pallidula / (c) Xenophora Conchyliophora / (d) Xenophora Crispa



Ce coquillage collectionneur, que l’on retrouve principalement dans les zones tropicales telles que le bassin Indo-Pacifique, est une véritable énigme scientifique. S’il est peu probable que Biard ait eu l’opportunité d’étudier cette curiosité marine découverte en 1842, il est possible, dès la fin du XIXème siècle, de dissocier ce parallélisme primaire de nos expériences propres, grâce à l’arrivée de la psychanalyse freudienne.


Le psychanalyste américain Werner Muensterberger (1913-2011), fonde l’origine de ce comportement - comme très souvent - dans notre petite enfance. Selon lui, un bébé, incapable de faire la distinction entre lui et sa mère, angoisse à la moindre absence de cette dernière. Traumatisé par cette expérience, son réflexe premier est d’attraper un objet (bout de tissu, jouet, ou autres) afin de pouvoir le garder près de lui et ainsi compenser ce manque. Cet “ objet transitionnel ” - plus communément appelé “ doudou ” - est défini par Donald W. Winnicott (1896-1971) comme étant un “ objet qui ne fait pas partie du corps du nourrisson et qu’il ne reconnaît pourtant pas encore complètement comme appartenant à la réalité extérieure.(2) Muensterberger place alors la collection dans le prolongement de l’enfance, ce qui permettrait de soulager une certaine peur de la solitude et de retrouver, par le biais d’une nouvelle acquisition, le pouvoir - presque magique - de l’objet dit transitionnel.


Il est vrai que l'action d’acheter procure en elle-même une certaine excitation et, à contrario, une enchère perdue ou une bonne occasion manquée provoquent un désespoir et une réelle tristesse. Ces différents sentiments se rapprochent alors de ceux liés à l’amour. L’objet convoité est personnifié et devient en quelque sorte un être vivant qu’il est possible d’aimer sincèrement. “ Avec lui on peut établir une identification beaucoup plus étroite et exclusive qu’avec n’importe quel être humain ” nous explique le commissaire-priseur et académicien Maurice Rheims (1910-2003). “ Un objet supporte n’importe quel excès de passion, il est une sorte de chien insensible qui reçoit les caresses et les renvoie comme un miroir, fidèle, non aux images réelles, mais aux images désirées.(3)

Daniel Cordier (1920-2020) ira même jusqu’à dire qu’il est plus simple de vivre avec des œuvres qu’avec des Hommes. Il est vrai que les relations avec nos congénères peuvent parfois s’avérer très difficiles et l’art peut donc être perçu comme un palliatif à cette névrose qui affecte de plus en plus notre société actuelle.


Nous pourrions être tentés de voir cette pratique comme un trouble obsessionnel compulsif, mais, au contraire, le psychiatre Robert Neuburger (1939-) nous dit que “ nous sommes tous compulsifs ! À des degrés divers, bien sûr. C’est pourquoi le collectionnisme n’est ni un comportement pathologique ni une maladie. On peut même dire que c’est un traitement en soi ! La preuve en est que bien des collectionneurs sont déprimés lorsqu’ils ont terminé une collection. Mais il leur suffit d’en commencer une nouvelle, et la dépression disparaît… (3)

La collectionnite est donc marquée par une absence de point de saturation. Les goûts et les intérêts peuvent changer mais les univers de collections étant quasi infinis, il est aisé d’évoluer vers de nouvelles perspectives. L’immense plaisir d’acheter devient un éternel recommencement. “ Il y a quelque chose de dramatique dans la collection, je suis ravi d’être collectionneur mais c’est une usine à malheurs ”, nous avoue Antoine de Galbert (1955-), collectionneur d'art contemporain et créateur de La Maison rouge à Paris. Cette activité frustrante sans fin où posséder un objet, certes inanimé mais doué d’une “ d’âme ” ou aura, permet au principal intéressé de se réfugier dans une Histoire afin de s’isoler et de perdre le sentiment du temps présent.


À vivre depuis tant d'années avec cette collection dont je ne me suis jamais séparée et que j'ai réussi à enrichir peu à peu, j'ai senti combien la peinture, surtout dans les moments difficiles ou devant le poids de la solitude, pouvait être une présence exaltante, un moyen d'évasion, surtout dans une époque où même l'achat d'un livre devient un luxe ” nous dit Paul Guillaume (1891-1934), marchand d'art parisien et galeriste d’artistes emblématiques tels que Amedeo Modigliani et Chaïm Soutine. La toile, le papier, l’objet sont un échappatoire vers des aventures que nous aurions aimé vivre, vers des rencontres ou des découvertes que nous aurions aimé faire et vers un imaginaire fantasmé. Ils représentent également l’éternité, ce qui va nous perdurer. Cette idée rassure autant qu'elle angoisse et cette dichotomie de sentiments n’est pas sans rappeler Oscar Wilde et son roman Le Portrait de Dorian Gray publié en 1890. Son protagoniste passe par mille et un états de conscience proches de ceux vécus par les collectionneurs : vanité, obsession, jalousie irrationnelle, fascination, narcissisme, … car le plus grand des paradoxes d’une collection est d’être montrée ou d’être gardée secrète. La montrer revient à se dévoiler, avouer qui nous sommes et est une sorte d'auto-psychanalyse de soi-même - tout comme le sont ces quelques lignes. Au contraire, la cacher est un mensonge qui reflète certaines de nos peurs les plus profondes, à l'instar de Dorian Gray cachant ses péchés. Si cette pulsion accumulatrice vient de loin, elle est également liée à différentes typologies qui, au fond, valent de faire-valoir sociaux - ou autre - servant à être appréciés. Un écrivain veut être lu et un collectionneur - quoi qu'il en pense - veut montrer et ce, malgré une modestie apparente qui cache en réalité une coquetterie sociale. La collection exprime quelque chose et est une manière de créer sans pour autant se considérer comme artiste.


Giovanni Boldini (1842-1931), Autoportrait de l'artiste observant un tableau, huile sur toile, ca. 1865, collection de la galerie d'Art moderne du palais Pitti, Florence



La normale voudrait que l’Homme ne s’entoure pas d’objet et qu’il vive dans un minimalisme épuré et utile. Il est tout à fait possible d’aimer l’art sans pour autant ressentir le besoin de posséder. C’est en quelque sorte l’idée du Musée imaginaire développé par André Malraux à la fin des années 1940. “ Ce phénomène mental qui résulte d’une expérience cumulative et visuelle est un espace dépourvu d’existence physique, n’existant que par et dans l’esprit du spectateur et se matérialisant par une proposition visible.

Néanmoins, l’approche intellectuelle de l’art est, au fond, une nature bien différente contraire au plaisir de posséder. C’est une fusion sensuelle et affective, un fétichisme qui lie un rapport personnel et privilégié à l'objet et qu’il est tout bonnement impossible de ressentir dans un musée - fictif ou concret. Accumuler comme un petit écureuil ou comme la fourmi chez Jean de La Fontaine, procure une jouissance qui n’est pas comparable à celle de l’imagination et c’est pourquoi je terminerais en citant une nouvelle fois Antoine de Galbert en disant que “ les collectionneurs doivent être plaints et non enviés ”.


Je viens quelque peu digresser de mon sujet d’étude monothématique et obsessionnel qu’est Biard, car me pencher sur ce trait de personnalité - que nous partageons lui et moi - peut paraître anodin mais est, au final, plus profond et plus passionnant qu'il n'y paraît. Ces recherches me permettent de comprendre davantage son œuvre, de comprendre qui était réellement cet artiste inclassable et par la même occasion, de comprendre un peu plus qui je suis.



 

(1) Jean-Pierre Le Goff, Coquillages, Grands Champs, 2014

(2) Donald W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1989

(3) Maurice Rheims, Les Collectionneurs, Ramsay, 1981

(4) Robert Neuburger, Les Nouveaux Couples, Odile Jacob, 1997

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