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  • Photo du rédacteurBaptiste Henriot

François-Auguste Biard - L’enquête de la rue Juiverie


En 2015, lorsque j’ai pris cette folle décision de travailler sur François-Auguste Biard, je n’imaginais pas vraiment où tout cela allait me conduire, ni la quantité de travail qui m’attendait. Avant même de commencer à dénicher et lister ses œuvres ou avant même de collecter et rassembler les différents morceaux de sa vie, je me suis intéressé au passé de ses ancêtres et plus précisément à sa généalogie. À mon humble avis, il était primordial de débuter par cette étude car comprendre les fondements et les racines d’un événement - en l'occurrence d’une famille - allait m’aider à y voir plus clair sur ce personnage que je venais tout juste de découvrir. Malheureusement, je me suis heurté d’entrée de jeu à plusieurs problèmes qui, sept ans plus tard, continuent de me donner du fil à retordre.



Le premier concerne son père, un dénommé Jean Biard. S’il est assez facile de remonter l’arbre familial de sa mère Claudine Brunet (lingère et ouvrière en pelleterie née le 4 août 1769 et décédée le 31 mars 1835 à Lyon), trouver ne serait-ce qu’une seule information sur son paternel est une tout autre affaire. L’acte de naissance du fils Biard est pourtant formel :

" [...] ont déclaré que Claudine Brunet, épouse de Jean Biard, charpentier, absent pour les affaires, est accouchée dans son domicile rue Juiverie avant-hier soir à six heures d’un enfant mâle qu'elle nous présente et auquel on a donné le prénom de François Thérèse [...] "


Dans un premier temps, je suis parti en quête d’un éventuel acte de mariage unifiant ces deux parents - soi-disant époux. Après avoir consulté les registres d’état civil des archives municipales de Lyon, rien de très probant n’est ressorti à ce sujet. C’est alors que la formulation “ absent pour ses affaires ” m’a fait imaginer que le couple pouvait peut-être venir d'ailleurs en France ; mais cela ne tenait pas vraiment la route car Claudine Brunet est, comme dit plus haut, née et décédée à Lyon. Il a donc fallu étendre les investigations aux régions avoisinantes et, une nouvelle fois, l’analyse minutieuse des archives départementales du Rhône n’a rien donné.

En étendant toujours un peu plus mes recherches et cette fois en m'intéressant aux autres familles Biard originaires de Lyon, un charpentier dénommé Jean Biard marié en 1801 à une certaine Claudine Bourdelin a retenu mon attention. Curieusement, Marie Biard (l’une des nombreuses sœurs de ce dit Jean) s’est elle mariée à Pierre Brunet, frère aîné de Claudine (mère de François-Auguste). Je vous l'accorde, à l’écrit tout ceci peut paraître compliqué à visualiser mais une fois l’arbre généalogique reconstitué sur informatique, ce mystère prend une tout autre tournure.


De nouvelles hypothèses assez plausibles sont alors envisageables. Première théorie : ce fameux Jean Biard né en 1773 n’est en réalité pas vraiment le père de François-Auguste et sa mère (Claudine Brunet) nomme son futur beaux-frère comme soi-disant géniteur - pour je ne sais quelle raison. Seconde théorie : Jean Biard est bel et bien le père biologique de François-Auguste mais d’une liaison passagère avec sa - future - belle-sœur (Claudine Brunet), donnant ainsi une naissance très vraisemblablement non désirée.

Au milieu du XVIIIème siècle, la France connaît une hausse de natalité hors mariage, notamment à Paris. Cette hausse est souvent interprétée comme le signe d’un déclin du contrôle social, familial et clérical dans un contexte d’urbanisation et d’industrialisation. En province, l’Église catholique arrive tant bien que mal à garder le contrôle sur ses ouailles et les naissances illégitimes restent rares - environ 4%. L’une de ces théories reste donc possible ainsi que dans la réalité de son époque. Mais une nouvelle question se pose alors : pourquoi lui avoir donné le nom de Biard ? Peut-être tout simplement pour lui donner un père - fictif - malgré tout ?! Tout naturellement je penche vers la théorie qui laisse à penser une liaison plus ou moins éphémère qui se termine par une naissance hors sacrement. Jean Biard épouse ensuite la sœur de son amante laissant derrière lui un enfant et un nom de famille.


L’identité du père n’est pas le seul mystère qui entoure la naissance de Biard. En effet, vous l’aurez peut-être noté en lisant l’extrait d’état civil transcrit plus haut, le véritable prénom de François-Auguste Biard est en réalité François-Thérèse ! Alors pourquoi la disparition de Thérèse au profit d’Auguste ?


À ma connaissance, aucun François ni aucune Thérèse n'apparaît dans la généalogie de Claudine Brunet pouvant expliquer la transmission d’un prénom familial - excepté une sœur mort-née prénommée Françoise. Néanmoins, François est un prénom royal courant depuis le Moyen Âge dont le dérivé latin francus signifie homme libre - ce qui, avouons-le, est assez poétique. Mais qu’en est-il de Thérèse ? Là encore, étudions son d’acte de naissance et attardons-nous sur le nom des femmes ayant aidé à l’accouchement :

" [...] est comparue Claudine Morel, épouse d’Aimé Boy, accoucheuse place de la Boucherie de St Paul, laquelle assistée de Thérèse Bansou, enjoliveuse rue Thomassin, et de Marie Duet, dévideuse rue Juiverie [...] "


Marie Duet était probablement une voisine car vivant à la même adresse, mais qui était cette Thérèse Bansou, enjoliveuse travaillant à plusieurs pâtés de maisons de là, de l’autre côté de la Saône ? Une amie ? Cette dernière devait en tout cas compter aux yeux de la mère car son prénom aura servi à composer celui de son fils. Même si ce n'est pas systématique, sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle, ce sont généralement les parrains et marraines qui se chargent du choix d’un prénom en donnant le plus souvent le leur. Nous pouvons alors imaginer que Thérèse était la marraine de François-Auguste.


Quoi qu’il en soit, ce dit prénom Thérèse, sûrement un peu trop féminin à son goût, ne devait pas être au goût de François car très tôt, le futur peintre se fait appeler François-Auguste. L’un des plus anciens documents mentionnant Biard est une page du Journal de Lyon daté du 11 octobre 1814. Après un long et enthousiaste discours du préfet, une distribution de prix à lieu à l’École spéciale de Dessin et des Beaux-Arts de Lyon. Dans la Classe des Principes, grâce à une copie d’une tête d’Alexandre et une copie d’un Amour d’après Gérard, “ Auguste Biard, de Lyon ” remporte sa toute première récompense : une mention honorable ! Pas mal pour un jeune artiste d’à peine quinze ans. Ce prénom serait-il alors un hommage à Jean-Auguste-Dominique Ingres, prédisant une belle carrière ? Qui-sait …


Tout au long de sa vie, Biard signe ses œuvres et ses lettres du nom de “ François-Auguste Biard ”. Seules exceptions, certains documents officiels eux font mention de son “ vrai ” prénom comme par exemple : le recrutement militaire dont il est exempté en 1819 ; les actes notariés lors de l’achat de ses maisons aux Plâtreries dans les années 1840 ; son acte de mariage avec Flore Gisclon en 1879 ; et son testament rédigé en 1882.


Signature de François-Auguste Biard apposée sur son testament le 1 mars 1882



Le prénom - qui prend la succession du “ nom de baptême ” avec la sécularisation de l’état civil au moment de la Révolution - est immuable selon les lois en vigueur au XIXe siècle. Il est alors possible de changer de nom, mais le changement de prénom, lui, n’est pas prévu. Cependant des études montrent qu’il était assez répandu d’en utiliser d’autres que ceux déclarés à la naissance et ces prénoms d'usage finissaient parfois par prendre le dessus.


Ces différentes idées - que ce soit sur son père ou son changement de prénom - ne sont que pures spéculations mais restent tout de même dans le champ des possibles. Trouver des réponses à ces questionnements risque d’être difficile, mais pas impossible.


Pour exemple et je terminerai là-dessus, un point sur lequel je butais depuis longtemps était de localiser l’adresse exacte de sa naissance. Si nous savons que Biard est né rue Juiverie, le numéro de rue n'apparaissait nulle part. Cette interrogation s’est notamment posée au moment d’envoyer à la mairie de Lyon une proposition de plaque commémorant cet événement. Je me suis alors intéressé à l’une des femmes ayant aidé l’accoucheuse : “ Marie Duet, dévideuse rue Juiverie ”. Je suppose que cette dernière fut une voisine se trouvant par hasard sur place au moment de la venue au monde. J’ai alors fouillé les différents recensements de population et ai pu retrouver sa trace en 1796. À ce moment là, Marie Duet habite le bâtiment 76 appartenant à un certain Mr. Favre ce qui, selon le cadastre, ne peut que correspondre au numéro 1. Il aurait été certes plus simple de chercher directement Claudine Brunet dans ces archives mais, malheureusement, les recensements établis entre 1797 et 1807 sont absents et la famille Biard est introuvable dans cette rue avant et après ces dates. Le 1 rue Juiverie a donc été un lieu d’habitation temporaire pour notre artiste qui déménagera de nombreuses fois avant de s’installer à Paris, puis à Samois-sur-Seine, près de Fontainebleau.


Édit du 22 septembre 2023 : il semble que François-Auguste ait eu un petit frère nommé Claude Brunet, né à Lyon le 26 septembre 1806 et décédé trois jours plus tard. Ce qui est étrange ici, c'est que ce dernier porte le nom de famille de sa mère et qu'aucun père ne soit mentionné sur l'acte de naissance.

Je remercie Sandrine Kominek de m'avoir mis sur cette piste !

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