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  • Photo du rédacteurBaptiste Henriot

François-Auguste Biard - L'affaire du passage Saint-Roch


Le 5 juillet 1845, le Tout-Paris est sous le choc ! La nuit a été témoin d’une histoire sordide qui ne manque pas de défrayer les chroniques et qui va tenir en haleine les lecteurs pendant plus d’un mois. Divers journaux parisiens et même de provinces ne parlent plus que de ça et relaient, quasi quotidiennement, des nouvelles de cette affaire. Néanmoins, dans un premier temps, la presse reste discrète sur ce scandale, en ne citant aucun nom, aucun lieu, afin que le vrai du faux puisse être démêlé.


" Paris, en ce moment, est tout occupé d’un évènement qui complète tristement la peinture des mœurs présentes ; et cette fois les journaux valent mieux que le public, car ils respectent la pudeur et ils gardent le silence lorsque tout le monde parle. À vrai dire, toutefois, nous ne savons pas jusqu’à quel point il vaut mieux se taire. La publicité est utile, quand par elle l’indignation éclate contre les vices et scandales. Mais nous attendrons que les récits qui volent par la ville aient pris un caractère de notoriété publique. Nous n’avions pas besoin d’ailleurs de cet incident nouveau pour avoir notre jugement bien arrêté sur le temps présent et sur les tendances morales des hommes qui disposent de la renommée et de la puissance. " (1)


Quelques mois avant tout cela, à la fin de l’année 1839, François-Auguste Biard accompagné de sa jeune compagne Léonie d’Aunet, reviennent sains et saufs de leur périlleux voyage entrepris dans les mers polaires. Le couple est alors accueilli en héros. Léonie devient, dans le cœur de tous, la première femme à avoir posé les pieds sur l’archipel septentrional du Svalbard, alors que Biard, lui, acquiert le titre de peintre voyageur, courageux et téméraire. Mais Léonie est enceinte et tous deux se dépêchent d’officialiser leur union le 3 juillet 1840, trois mois avant la naissance de leur premier enfant. Ce mariage semble heureux et épanoui car un second nourrisson vient à naître quatre ans plus tard. Mais ce bonheur n’est qu’une façade et un événement regrettable va venir noircir ce tableau idyllique.

Plus les mois avancent, plus Biard devient jaloux et suspecte sa femme d’avoir un amant. La pression devenant insoutenable pour les deux parties, les “ amoureux du pôle Nord ” décident de se séparer. Mais Biard ne veut pas en rester là et souhaite connaître le fin mot de cette histoire. Accompagné d’un commissaire de police, il se rend dans une petite garçonnière du passage Saint-Roch et constate l’adultère de son épouse. S’il s’avère que ses doutes étaient fondés, il reste toutefois médusé lorsqu'il trouve Léonie en compagnie du plus grand des poètes français, le déjà très célèbre Victor Hugo.


" M. Biard, peintre d’histoire, vient de déposer, au parquet de M. le procureur-général de Paris, une plainte en adultère contre M. le comte de Victor Hugo, pair de France. Les membres de la chambre des pairs n’étant justiciables pour les crimes et délits qu’ils peuvent commettre, que de la juridiction de cette chambre, la plainte de M. Biard a été envoyée à M. le chancelier Pasquier. Il faut donc s’attendre, si la justice est égale pour tous, à voir prochainement la chambre des Pairs constituée en tribunal correctionnel pour juger l’un de ses membres prévenu du délit d’adultère.



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Léon Leymonnerye, Le passage Saint-Roch par le n°296 de la rue Saint-Honoré, crayon sur papier, 1875, collection du musée Carnavalet, Paris


C’est M. Martin (du Nord) lui-même qui a donné cette nouvelle à plusieurs députés, tout en déplorant le procès scandaleux dont les voûtes du Luxembourg vont retentir, à moins qu’on obtienne le désistement de M. Biard. Ce procès, s’il a lieu, aura du reste cet excellent effet qui convaincra à peu près tout le monde de l’inconvénient qu’il peut y avoir à enlever MM. les paris à la juridiction commune, et de ne pas les abandonner, comme les autres citoyens, aux tribunaux correctionnels quand, par malheur, ils se sont rendus coupables de faits dont la connaissance appartient à ces tribunaux.

M. Pasquier fait tout ce qu’il peut pour arrêter dans son germe un procès aussi scandaleux. M. Victor Hugo devant, d’après nos lois, attraire sa complice devant la chambre des pairs, seule juridiction compétente pour le juger, M. Pasquier s’effraie à la pensée d’avoir à interroger une femme sur les circonstances d’un adultère. Ces préoccupations l’affectent visiblement, et ont assombri la grande fête qu’il a donné au Petit-Luxembourg, à l’occasion du mariage de M. d’Audiffret son neveu, avec Mlle de Fontenilliat. " (2)


La question de l’adultère est, au XIXe siècle, au centre de toutes les préoccupations et fait l’objet de nombreux débats dont témoignent certains romans comme Madame Bovary de Flaubert et Thérèse Raquin de Zola. Depuis toujours, l’Église assimile cet acte à un crime passible de lourds châtiments - notamment pour les femmes - donnant à chacun des époux un motif légitime de rupture. Le code civil de 1804 maintient quant à lui l’adultère de la femme parmi les causes légales de divorce et réaffirme l’autorité du chef de la famille sur son épouse, en établissant une sanction pénale bien plus lourde pour la femme que pour l’homme. Lorsque le divorce est supprimé par la loi du 8 mai 1816, seule la séparation de corps reste autorisée. De fait, jusqu’à la fin de ce siècle, la femme placée sous l’autorité de son époux ne doit attendre aucune indulgence ni de la justice, ni de la société, lorsqu’elle se rend coupable d’une telle trahison - au contraire du mari dont l’incartade passe inaperçue.


Sans plus attendre, Léonie est donc amenée à la prison pour prostituées et criminelles de Saint-Lazare en attendant son jugement. Victor Hugo, lui, est déféré devant un juge d’instruction mais réussit à se soustraire à la loi en se cachant derrière son titre de pair de France récemment acquis et qui, par conséquent, lui confère l'immunité de la pairie.


" Pour vous seuls (quoique ce soit aujourd'hui la fable de tout Paris), il y a deux ou trois jours, V. Hugo, qui faisait une cour très serrée à Mme Biard, femme du peintre, jolie et ambitieuse, très mauvaise tête, a été surpris avec elle dans une maison flagrante delicto. Le mari, irrité de ce que sa femme réclamait judiciairement une séparation de corps et de biens, les avait fait suivre par la police ; la femme a été saisie et incarcérée ; V. Hugo a dû arguer de sa qualité de pair de France pour échapper, mais une plainte contre lui a été déposée à la Chambre des pairs. Pourra-t-on déterminer Biard à retirer sa poursuite? Dans tous les cas, le bruit est affreux et le coup porté. On ne parle que de cela. Jugez, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, et avec tout ce que vous savez! Alors que certains rapportent qu'au dire de Chopin François Biard est "très laid", Arsène Houssaye décrit Léonie comme pleine d'une "grâce onduleuse et serpentante". " (3)


Ferdinand Bac, Victor Hugo se sauve après le flagrand délit avec Mad. Biard, encre et crayon sur papier d'après un croquis de Prosper Mérimée, collection particulière



Les pairs de France, dont le nom est repris de l'ancien régime, composent la Chambre haute du Parlement. Celle-ci est créée en 1814 et supprimée en 1848 lors de la mise en place de l'Assemblée nationale constituante de la Seconde République, mais ne sera réellement remplacée que par l'évolution du Sénat vers la fin du Second Empire. Ses membres bénéficient d'une immunité plus complète que celle des députés puisqu'ils ne peuvent être arrêtés sans l'autorisation de la Chambre.


Être hors la loi et s’en tirer à bon compte n’est pas du goût de tout le monde et de nombreux journaux critiquent ce statut soi-disant intouchable dont Hugo semble bénéficier. Un véritable procès d'intention lui est alors tenu afin qu’il réponde de ses actes.


" V. Hugo, ce renégat de poète, après avoir longtemps mendié la pairie sous Louis-Philippe, fut enfin nommé, en s'engageant vis-à-vis de la reine à ne plus laisser jouer ses drames immoraux, à ne plus laisser faire de nouvelles éditions de Notre-Dame de Paris et à ne plus écrire de romans ! Trois mois après, il était pris, avec Mme Biard, en flagrant délit d’adultère, passait deux jours à la préfecture de police et n’en sortait que sur les instances et les démarches de la cour, qui commandait à Biard de nouveaux tableaux.

V. Hugo est au plus bas, au plus sale du ruisseau, à l'heure présente, et c'est justice. Il a vécu avec les femmes de théâtre, escorté par un cortège de poètes crottés qui l'encensaient comme un dieu ; la tête lui a tourné. ” (4)


" La scandaleuse aventure dont plusieurs journaux ont entretenu le public ces jours derniers, soulève une grave question de droit constitutionnel. Un illustre personnage qui cumule les lauriers du Parnasse et le manteau d’hermine de la pairie, a été surpris en conversation criminelle avec la femme d’un peintre. Le mari outragé, qui était à la piste de cette intrigue, se présenta tout à coup dans l’asile qu’ils avaient choisi aux environs de l’église Saint-Roch, accompagné du commissaire de police.

Ce fonctionnaire se mit en mesure d’arrêter les deux coupables pris en flagrant délit. La justice ne se pique point de galanterie : elle s’empara de la dame sans façon et sans explication. Mais le pair se mit à parlementer et invoqua l’inviolabilité dont il est couvert par la constitution. Le commissaire hésita, et finit par laisser partir le galant vicomte. Comme les mêmes journaux qui ont révélé cette aventure et annoncé un procès en adultère devant la cour des pairs, nous apprennent aujourd’hui que les choses sont arrangées à la plus grande satisfaction de tous les intéressés, nous pouvons nous expliquer en toute liberté sur ce qui, dans cette affaire, touche à l’intérêt public.

Dans tous les pays où s’est établi le système représentatif, il a été reconnu comme principe de droit constitutionnel, qu’un membre du parlement ne peut être arrêté ou poursuit qu’avec l’autorisation de la chambre à laquelle il appartient. On a considéré que l’inviolabilité du député et du pair est nécessaire pour assurer leur indépendance politique à l’égard du pouvoir et les protéger contre les conseils violents qui assiègent trop souvent les trônes ; soit. Mais on n’a jamais entendu parler que ce privilège, destiné à leur servir de bouclier contre le pouvoir, pût devenir en leur faveur un brevet d’impunité à l’égard des citoyens, et les soustraire en tous points à la loi commune.

On n’a pas pensé davantage que cette prérogative dût les garantir contre le flagrant délit, puisque, dans ce cas, on ne peut rien imputer raisonnablement au pouvoir ; et on a, sous ce rapport, toujours établi en France une similitude parfaite entre les membres des deux chambres. Ainsi, sous la constitution de l’an V, les membres des deux conseils ne pouvaient être arrêtés qu’après l’autorisation des conseils, excepté dans le cas de flagrant délit. C’était la doctrine de la constitution consulaire et de la constitution impériale. L’acte additionnel de 1815 proclamait également qu’aucun membre de l’une ou de l’autre chambre ne peut être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, et cet article avait passé dans le projet de constitution de la chambre des représentants.

Si dans la Charte de 1814 et la Charte de 1830, il est question du privilège du pair et du député dans des termes différents, on ne peut cependant lui donner un autre sens sans se mettre en opposition avec toutes les traditions du système représentatif en France, et sans arriver aux conséquences les plus monstrueuses. On ne peut pas admettre davantage que, dans la Charte de 1830, faite par la chambre des députés et sans le concours de la chambre des pairs, les députés aient entendu se placer dans une position d’infériorité à l’égard des pairs, et leur accorder, comme membres du corps législatif, un privilège plus étendu que le leur.

Que la royauté soit investie du privilège de l’inviolabilité absolue, c’est une fiction qu’il est déjà assez difficile de faire accepter de notre temps ; mais qu’on prétende que les membres du d’un corps nombreux participent à cette inviolabilité, et qu’ils puissent impunément exercer les violences ou commettre un meurtre ou d’autres délits sous les yeux même du magistrat, sans que celui-ci puisse mettre la main sur le coupable ; c’est en vérité inadmissible, et nous ne croyons pas que la chambre des pairs en corps ait, dans aucune circonstance, élevé une prétention aussi exorbitante. " (5)


Acculé de toutes parts, Hugo tente tant bien que mal d’étouffer cette affaire et, sur les conseils du roi, prétexte un séjour de trois mois en Espagne afin de s’extirper loin des tumultes de la capitale. En réalité, il se cloître dans son appartement de la place Vendôme et commence à travailler sur son prochain roman : Les Misères - qu’il renommera par la suite Les Misérables.


Léonie jouera un rôle primordial dans l’écriture de ce récit car elle fournira à son amant de nombreux détails sur les prisons pour femmes et sur le jargon utilisé par les détenus ; ce qui permettra à son auteur de parsemer son intrigue de détails riches de réalisme - comme en témoignent les lettres et dessins de Léonie confiés à sa fille Marie-Henriette ; lettres conservées dans le Reliquat de Victor Hugo.


Page du reliquat des Misérables par Léonie d'Aunet, BnF, département des Manuscrits


" M. Victor Hugo, pair de France, vient de prendre ses passeports à la chancellerie du Luxembourg. Ce jeune poète va faire une excursion, soit en province, soit à l’étranger, dans le but de rétablir sa santé, compromise par un accident fâcheux qui a vivement occupé naguère la curiosité du public. " (6)


Lettre de Sainte-Beuve à Victor Pavie en date du 19 septembre 1845 :

“ Je sais qu’il n’a pas quitté Paris et qu’il travaille enfermé à je ne sais quelle œuvre dont il espère que l’éclat recouvrira l’autre ! ”


De son côté, Léonie, toujours en détention, ne peut compter que sur le soutien de ses amis et de quelques personnalités influentes qui plaident sa cause auprès du mari blessé. Adèle Hugo et Fortunée Hamelin réussissent à attendrir ce cœur brisé et Biard accepte de retirer sa plainte contre le poète. Il consent également à faire transférer sa femme au couvent des Augustines, ou elle restera pensionnaire pendant près de six mois.


" En parlant de ces artistes qui ont deux vanités, celle de l’art, celle du parvenu, l’autre jour, je voulais arracher à Biard une mainlevée pour commuer Saint-Lazare en Sacré-Cœur [et faire transférer Mme Biard]. Il bondissait de rage. Ses cornes se dressaient sur sa tête ; je lui dis gaiement : " Mon voisin, il n’y a que les rois et les cocus qui aient le droit de faire grâce. Prenez le bon côté de la chose. " Ma foi, il éclata de rire et envoya le pouvoir à maître Fayol son avocat. " (7)


" 9 juillet - C’est Mme Hugo qui a obtenu de M. Biard son désistement. M. Hugo a fait ses confidences au grand référendaire M. Decazes. Comme il faut que M. Hugo fasse toujours de la poésie, en parlant de M. Biard, il a dit que c’était un porc qui avait épousé une gazelle. Ce n’est point à l’allée des Veuves qu’il a été pris avec Mme Biard, mais au passage Saint-Roch, où il avait loué un appartement sous le nom de Lafon. " (8)


" L’affaire de M. Victor Hugo est arrangée. Le grand poète ne comparaît pas devant ses pairs, pour y raconter comme quoi un mari outragé et un commissaire de police sont venus enfoncer la porte d’un méchant taudis de la rue d’Argenteuil, où il se trouvait en criminelle conversation avec une blonde et intéressante personne plus amoureuse de la poésie que de la peinture.

M. Biard, après avoir été longuement et vivement sollicité par les plus hauts personnages, s’est décidé à écrire à M. Pasquier pour lui faire savoir qu'il retirait sa plainte. M. Pasquier respire enfin, et la pairie l’a échappé belle ! Un peu plus de rancune de la part du mari offensé, et elle était obligée de se constituer en tribunal correctionnel pour juger un délit d’adultère. Vous représentez-vous M. Pasquier interrogeant le coupable, recevant et peut-être forçant les aveux de l’épouse infidèle, admonestant ensuite son noble collègue, et, malgré tout son désir d’être indulgent, ne pouvant se dispenser de lui appliquer les rigueurs du Code pénal ? Quel scandale un tel procès n’eût-il pas fait éclater ! Pendant tout un mois, il n’eût été presque question que de cela à la cour et à la ville.

M. Biard l’a compris, et il s’est sacrifié ; il n’a pas voulu que l’auréole de vertu de la Chambre des pairs fût ternie par des débats fâcheux pour l’un de ses membres, et il a consenti à tout oublier !

On dit que le gouvernement ne sera pas insensible à tant de générosité, et que les choses ont été arrangées de manière à ce qu’à l’avenir M. Biard ne soit plus obligé de recevoir Mme Biard dans le domicile conjugal, sans que cependant celle-ci ait la moindre inquiétude sur la manière dont il sera pourvu à son existence. Provisoirement, elle vient d’être mise en liberté. " (9)


Mais il reste un dernier problème à régler, la séparation de François-Auguste et de Léonie. Aboli en 1816 puis rétabli 68 années plus tard, la législation sur le divorce fait, au gré des régimes politiques, l’objet de nombreux remaniements et provoque de fortes critiques - tant chez ses partisans que chez ses détracteurs. Il est donc impossible pour le couple de rompre les liens sacrés du mariage. Le Code napoléonien apporte néanmoins une solution à cette affaire qui dure maintenant depuis plus d’un mois et le Tribunal de la Seine proclame la séparation de corps des époux - admise par l’église - le 14 août 1845.


Tribunal civil de la Seine (4e chambre)

Présidence de M. Perrot de Chazelles

Affaire Biard - Demande de séparation de corps.


Me Flayol, avocat de M. Biard, s’exprime en ces termes :

Les faits de cette cause sont de notoriété publique, et je n’affligerai pas inutilement votre audience d’un nouveau récit de ce grand scandale. Mais c’est pour moi un besoin et un devoir de protester énergiquement contre les calomnies répandues jusque dans ce palais, depuis que mon client s’est désisté de l’action correctionnelle. On a osé dire que l’époux si cruellement offensé avait vendu son désistement pour de l’argent ou pour je ne sais quelles commandes de tableaux promises, en haut lieu, à son talent si populaire ! Il n’y a qu’une réponse à faire à ceux qui ne craignent pas de propager ou même d’accueillir ces indignes bruits : c’est que par là ils donnent la plus déplorable mesure de leurs propres sentiments, puisqu’ils peuvent croire à de si honteuses transactions.

M. Biard, en se désistant de l’action correctionnelle, n’a pris conseil que de lui-même. L’époux outragé n’a pu oublier qu’il était père, et il n’a pas voulu trainer sur les bancs d’une juridiction exceptionnelle la femme qui porte son nom, de peur détendre, pour ainsi dire, la condamnation jusqu’à l’innocence de ses enfants, dont il eût voué l’avenir à une triste célébrité.

Mais, en se désistant de la plainte, M. Biard s’est réservé tous les droits quant à l’action civile et séparation de corps, et c’est l’action qui vous est en ce moment déférée.

L’avocat parcourt ensuite rapidement les divers chefs de la demande.

Mme Biard, par l’organe de Me Gamard, son avoué, s’en est simplement rapportée à la justice.

M. de Gaujal, qui occupait le siège du ministère public, a complètement admis les conclusions de M. Biard ; et de plus, il a requis, conformément à l’article 308 du Code civil, que, la demande en séparation étant fondée sur l’adultère de la femme, celle-ci fût condamnée à la détention dans une maison de correction pendant un temps déterminé.

Le Tribunal a prononcé la séparation de corps à la requête de M. Biard contre sa femme, et a condamné cette dernière à trois mois de détention dans une maison de correction. Il a ordonné que les enfants issus du mariage resteraient à la garde du mari, qui offrait de pourvoir seul à leur entretien et à leur éducation. Il a autorisé la mère à voir ses enfants deux fois par mois. Enfin, il a été fixé à douze cents francs par an la pension alimentaire de Mme Biard. (10)


L’article 308 du Code civil est formel :

La femme contre laquelle la séparation de corps sera prononcée pour cause d’adultère, sera condamnée par le même jugement, et sur la réquisition du ministère public, à la réclusion dans une maison de correction, pendant un temps déterminé, qui ne pourra être moindre de trois mois, ni excéder deux années.

Cet article accorde à un juge civil une compétence tout à fait extraordinaire quant à l’application de la peine encourue par la femme adultère. Cette compétence n’étant justifiée que par les éléments de décision et la pleine connaissance de la cause que les juges civils doivent nécessairement posséder, ne saurait rien retirer au caractère correctionnel du délit et de la peine qui le réprime.


Sans rancune, ou peut-être pour simplement souligner son exploit passé, Biard représente sa courageuse ex-compagne en plein cœur de la baie de la Madeleine, sur les murs du vestibule de la galerie de Géologie et de Minéralogie du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Cette peinture gigantesque commencée en 1851 et achevée en 1863 est souvent décrite par les biographes comme étant une commande ordonnée par Louis-Philippe afin d’étouffer la colère de l’artiste, mais le changement de régime opéré en 1848 et les dires de son avocat plaident contre ces accusations.

Biard ne reverra probablement jamais Léonie après cette tumultueuse affaire et attendra son décès en 1879 avant de se remarier, trois ans à peine avant sa propre disparition.


À sa sortie du couvent en mars 1846, Léonie est quant à elle invitée à la table d’Adèle Hugo avec qui elle s’est liée d’amitié, puis reprendra sa liaison avec Victor Hugo jusqu’à son exil à Bruxelles en 1851. Traductrice, romancière, nouvelliste et dramaturge, elle tente de gagner sa vie comme elle le peut à la suite de ce tapage et finira sa vie seule, malgré la protection financière discrète de son éternel amant.


Triste fin pour une si belle aventure …



 

(1) La Quotidienne, 6 juillet 1845

(2) La Phare de La Rochelle, 12 juillet 1845

(3) Mme Bertrand - Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier - Lettre datée du 7 juillet 1845 - Paris, 1904

(4) Horace comte de Viel-Castel - Mémoires du comte Horace de Viel-Castel, tome 1, Paris, 1883

(5) Le National, 10 juillet 1845

(6) La Gazette de France, 12 juillet 1845

(7) André Gayot - Une ancienne muscadine, Fortunée Hamelin, lettres inédites, 1839-1851, Paris, 2004

(8) Journal du maréchal de Castellane 1804-1862, tome 3, Paris, 1896

(9) Le Courrier de la Côte-d'Or, 12 juillet 1845

(10) La Gazette de France, 16 août 1845


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