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  • Photo du rédacteurBaptiste Henriot

Un portrait, deux femmes


Depuis plusieurs décennies, le portrait bien connu de la romancière Léonie d’Aunet est utilisé dans de nombreux ouvrages afin d’illustrer les aventures de cette jeune et belle parisienne que l’on dit être la première femme à avoir eu le courage d’affronter une expédition au Spitzberg (1). Réalisée par son mari le peintre François-Auguste Biard (2), cette peinture est donnée comme ayant été accrochée sur les cimaises officielles du Salon de Paris de 1842. Pourtant, malgré une exécution quelque peu esquissée, l’authenticité de cette peinture n’a jamais été remise en question – jusqu’à aujourd’hui. Un document rédigé par un notaire en 1948 lors du legs de cette toile au château de Versailles va tout changer et nous aide à révéler la véritable identité du modèle.


Le nom de Léonie d’Aunet ne vous dit probablement rien et pourtant, il a su prendre une place importante à côté de celui de Juliette Drouet dans le cœur d’un de nos célèbres pairs de France.


À même pas vingt ans, Léonie se fait connaître au retour d’un voyage périlleux qu’elle entreprend avec son compagnon – le peintre François-Auguste Biard – à bord de la corvette La Recherche, en plein cœur de l’océan Arctique, à destination de l’archipel septentrional du Svalbard. Revenu à la capitale après plusieurs mois éprouvants, le couple est encensé et Léonie acquiert le titre de première femme à avoir foulé ces terres inhospitalières. Le Tout-Paris se met alors à admirer la hardiesse de cette jeune intrépide dont la beauté n’a d’égale que sa témérité. Après un mariage et deux heureuses naissances, le tableau vient à se noircir car la notoriété de notre aventurière est mise à mal lorsque éclate dans la presse l’affaire du Passage Saint-Roch :

" On parle beaucoup, à Paris, d’un scandale déplorable pour les personnes et les familles honorables qui s’y trouvent impliquées. Un de nos écrivains les plus célèbres aurait été surpris, hier, en conversation criminelle, par le mari outragé (peintre distingué), qui se serait fait assister du commissaire de police. L’épouse infidèle aurait été incarcérée et l’amant si malheureusement heureux n’aurait dû le triste avantage de conserver sa liberté qu’au titre politique qui rend sa personne inviolable " (3).

Le 5 juillet 1845, Léonie est prise en flagrant délit d’adultère par son mari accompagné d’un commissaire de police, dans une petite garçonnière du 1er arrondissement. Les deux hommes la trouvent, à leur grande surprise, dans les bras de notre poète et dramaturge national : Victor Hugo. Sans autre forme de procès, Léonie est conduite à la prison pour prostituées de Saint-Lazare et c’est cet événement sombre que retiendra l’Histoire, oubliant quelque peu ses exploits passés.


Depuis son décès, nombre de livres et d’articles ont été écrits à son sujet. Certains la dépeignent comme étant la femme que Hugo aima le plus, alors que d’autres la considèrent comme une vulgaire usurpatrice. Tous s’accordent néanmoins à dire que Léonie était une femme intelligente, instruite et douée d’une élégance naturelle. Le journaliste Henry Berthoud la décrit divinement en ces mots :

" Tandis que l’on s’émerveillait de l’adresse du petit décorateur [N.D.L.R. : F.-A. Biard], deux jolies petites mains blanches, celles de l’ange à chevelure blonde qui semble venu des cieux pour veiller sur l’artiste et répandre sur son front les mystérieux parfums de l’inspiration, pour le soutenir dans les découragements, pour le consoler dans les chagrins, deux jolies mains, mignonnes et belles à faire envie aux Hébés de Canova se posèrent sur les touches du piano " (4).


Si Léonie fascine quelle que soit l’époque, rares sont les représentations d’elle qui ont survécu jusqu’à nous. À Paris, la Maison Victor Hugo conserve un dessin délicat croqué par un artiste anonyme (Fig. 1). Ce dernier, probablement fait à son retour du Grand Nord, servira de modèle pour une gravure publiée en frontispice de l’édition illustrée de son livre Voyage d’une femme au Spitzberg (5). Le musée Carnavalet a quant à lui dans ses collections une photographie d’Étienne Carjat développant le profil d’une aventurière plus âgée (Fig. 2).


Fig.1 à gauche – Anonyme, Portrait de Léonie d’Aunet, fusain sur papier, sans date,

49,5 x 38 cm, Collection de la Maison Victor Hugo, Paris (inv. : 1523)

Fig. 2 à droite - Étienne Carjat, Portrait de Léonie d’Aunet, tirage photographique sur papier albuminé, c. 1861-1865, 9,2 x 5,4 cm, Collection du musée Carnavalet, Paris (inv. : PH46658)



Louis Guimbaud et Jean Savant – deux biographes ayant travaillé sur sa vie tumultueuse – citent dans leurs ouvrages (6) plusieurs représentations dont il ne reste que peu de traces. Selon eux, il existerait un portrait d’après Charles Saunier ; un second d’après Léon Seché ; deux miniatures de Léonie enfant et jeune ; et un dessin la représentant du temps de sa rencontre avec son mari.


Mais le portrait qui reste à ce jour le plus célèbre est sans nul doute la peinture de François-Auguste Biard conservée dans les collections du château de Versailles (Fig. 3). Il s’agit d’une petite huile, intimiste, ressemblant davantage à une esquisse qu’à une œuvre aboutie. Pourtant, dans sa fiche descriptive, cette toile est donnée comme ayant été accrochée au Salon de Paris de 1842. De par ses dimensions et son traitement graphique, il semble assez impensable qu’une telle toile ait pu figurer sur les cimaises officielles.


Fig.3 – François-Auguste Biard, Portrait de Flore Gisclon, Huile sur toile, c. 1860-1870,

24,5 x 21,5 cm, © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Daniel Arnaudet



De plus, Léonie a toujours été décrite par ses contemporains - et notamment par Hugo – comme étant une " femme aux cheveux dorés " – ce qui ne semble pas vraiment correspondre au modèle peint.

Pour finir, nous savons grâce aux registres enregistrant les œuvres proposées au Salon, que ledit portrait exposé en 1842 mesurait 130 x 110 centimètres (dimensions incluant probablement le cadre).


Après avoir mis bout à bout ces différents éléments qui ne concordent pas vraiment, la curiosité m’a poussé à approfondir les recherches et je me suis retrouvé à dépoussiérer les archives en quête de réponses. À cause de délais légaux de communication, certains documents n’avaient encore jamais été étudiés et notamment le dossier du legs de ce fameux portrait. En 1948, après son décès, un certain Henri Reboul fait un legs au château de Versailles de trois peintures de Biard.


Un petit point de généalogie qui a son importance : la loi Bonald de 1816 interdisant le divorce, Léonie et François-Auguste sont obligés de rester unis par les liens sacrés du mariage après le flagrant délit. Néanmoins, durant l’incarcération de la fautive, le tribunal de la Seine prononce une séparation de corps le 14 août 1845. Biard attend alors le décès de sa femme en mars 1879 avant de se remarier quelques mois plus tard avec Flore Gisclon. Il profite de cette occasion pour reconnaître deux enfants avec cette nouvelle épouse, dont l’un, Flora, sera la femme de Henri Reboul.


Le legs est assez vite accepté par la commission du château, mais une information – et non des moindres – échappe au conservateur chargé de faire rentrer les œuvres dans les collections. En effet, Me Guy Demanche, notaire à Paris chargé d’exécuter les vœux du légataire, mentionne dans ses papiers " [...] trois tableaux de peinture exécutés par Monsieur Auguste Biard, peintre et père de Mme Reboul dont deux portraits de lui-même et celui de son épouse Mme Biard née Gisclon [...] " ! (Fig. 4)


Fig. 4 - Arch. nat. - Archives des musées nationaux, service des œuvres d’art (sous-série 2CC) -

Legs Reboul à Maître Demanche, 1948, cote : 20150159/17



Le portrait en question représente donc, non pas Léonie, mais bien la seconde épouse de Biard à savoir Élisa Flore Gisclon. Lors de la saisie des données pendant l’enregistrement des œuvres, un raccourci hâtif – et tentant – a donc probablement été fait : Madame Biard est Léonie d’Aunet. Malheureusement, une fois ce genre d’erreur inscrite noir sur blanc, il est bien difficile de rétablir la vérité. Le fait que les descendants en secondes noces de Biard lèguent un portrait de la première femme de ce dernier aurait pourtant dû nous interpeller bien avant …


Depuis soixante-dix ans maintenant, divers ouvrages, romans, biographies, articles et autres, se sont servis de cette peinture afin de représenter la jeune aventurière du Spitzberg. Ce précieux document à en-tête de notaire retrouvé au fond d’une boîte probablement jamais ouverte, nous aide à rétablir la vérité en nous dévoilant la véritable identité du modèle peint ! L’Histoire des Arts est en constante réécriture, alors rendons à Flore ce qui est à Flore !




Article paru dans Le Gnomon, Revue internationale d’histoire du notariat,

juillet-août-septembre 2021, n° 208


 

(1) Marie Dronsart, Les Grandes voyageuses, Paris, 1909, p.28

(2) Né à Lyon en 1799 et décédé à Samois-sur-Seine en 1882, François-Auguste Biard est un artiste prolifique au style inclassable. Orientaliste le long des côtes méditerranéennes, romantique sur l’archipel du Svalbard, ethnologue au cœur de la forêt brésilienne... Biard passe la majeure partie de sa vie sur les eaux et sur les routes à la recherche d’histoires et de souvenirs à raconter. Si aujourd’hui nous retenons surtout ses peintures de paysages qui nous font rêver d’un ailleurs lointain, à son époque, ce sont principalement ses scènes de genre burlesques qui le font connaître. Les curieux se massent chaque année devant ses toiles exposées au Salon de Paris et tous s’esclaffent à la vue d’un enfant ne voulant pas laisser faire son portrait ou encore devant de pauvres malheureux incommodés par le mal de mer. Ses heures de gloire sont principalement dues à la monarchie de Juillet qui lui passe de nombreuses commandes, mais l’arrivée du Second Empire plonge peu à peu son nom dans l’oubli, jusqu’à être pratiquement oublié de l’histoire de l’art.

(3) Dans La Patrie, 6 juillet 1845

(4) Henry Berthoud, Le singe de Biard, Musée des familles lectures du soir, t. vi, Paris, 1839

(5) Léonie d'Aunet, Voyage d’une femme au Spitzberg, Paris, 1854

(6) Louis Guimbaud, Victor Hugo et Madame Biard d’après des documents inédits, Paris, 1927 et Jean Savant, La Vie sentimentale de Victor Hugo, Léonie d’Aunet, t. ii et iii, Paris, 1982.

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