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  • Photo du rédacteurBaptiste Henriot

François-Auguste Biard - Au top de la mode


" Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens." Arthur Rimbaud


Lorsqu’on s’intéresse à Biard, les quelques mots ci-dessus résonnent en nous car l'une des choses fascinantes dans son œuvre, ce sont les nombreux détails qui peuplent ses toiles. Pour pouvoir les apprécier, il nous faut apprendre à regarder, longtemps, de très près, et il nous faut surtout apprendre à surpasser les apparences premières des choses. Gardons nos sens ouverts à l’incongru, à l'inattendu et entrons dans son monde !


De son temps, la critique et le public louent l’immédiateté des scènes qu’il représente et dans lesquelles le public se reconnaît. La manière dont sont traités les jeux et les rôles sociaux de la petite bourgeoisie font apprécier les physionomies, les attitudes et les grimaces. " C’est bien vu ! " dit-on.


Dans l’un de ses tableaux, une femme bien apprêtée est venue admirer l’artiste en train de peindre dans son atelier. Probablement obnubilée par le génie en pleine création et sans qu’elle ne s’en aperçoive, la malheureuse s'assoie sur une chaise, sur laquelle était posée une palette pleine de peinture fraîche. Sa robe blanche à pois va maintenant se voir parsemée de nouveaux points aux couleurs de l'arc-en-ciel.

Sur une autre toile, alors que des marins fêtent le passage de la ligne de l’Équateur, l’un d’eux déguisé en Triton, se voit coiffé d’une salade en guise de chevelure. De quoi attirer le regard du spectateur, surtout qu’il s'agit là de la seule touche de vert présente dans toute la composition.

Enfin, sur une dernière œuvre - qui cette fois-ci nous intéressera tout particulièrement - un maire de village passe en revue la Garde nationale de sa campagne. Si nous sommes dans un premier temps touché voire émus à la vue de cette petite fille défilant main dans la main avec son père, le côté chaotique et le désordre général de cette armée font rire plus qu'autre chose.

François-Auguste Biard, Garde nationale de campagne, défilant devant le maire,

huile sur toile, 1836, collection du musée de l'Armée, Paris



Lorsque cette toile est accrochée à Paris en 1836, le critique Auguste Barbier écrit dans la revue des Deux Mondes : " Ah, Monsieur Biard ! Si vous aviez pu voir comme moi devant votre tableau une volée d'amateurs de la commune de Noisy-le-Sec, que vous seriez fier ! Ils trouvaient un nom pour chacune de figures, ils ne se lassaient pas d'admirer l'air délicat et mondain de Monsieur le Maire comme ils disaient si bien ! " Ce commentaire nous démontre que les gens se reconnaissent dans les œuvres de Biard. Ce public de petits bourgeois et de notables de petits villages qui, chaque année, vient se masser lors des Salons, se retrouve dans les scènes que décrit l’artiste et cet effet miroir lui vaut tout son succès.


Si nous nous plongeons un peu plus dans cette œuvre afin d'y observer les plus petits détails, un curieux personnage placé tout à droite de la composition, juste au bord du cadre, attire notre attention. En effet, ce dernier porte sur son nez une paire de lunettes de soleil ! Ai-je bien dit des lunettes de soleil ?! Au XIXème siècle ?! Cela peut sembler anachronique et pourtant, Biard avait pour habitude de peindre avec vérité et fidélité les éléments qui l'intriguait.



François-Auguste Biard, détail de la peinture précédente



Selon les archéologues, les premières paires connues remontent à l'Égypte antique, près de 2000 ans avant notre ère. Quelques siècles plus tard, les Romains adoptent et adaptent le procédé naissant, en utilisant des lentilles dans le but d’améliorer leur vision. Cependant, il faut attendre le XIIIème siècle pour que les premières paires de lunettes modernes soient réellement créées en Italie. Appelées " bésicles ", elles furent principalement utilisées par les moines copistes et étaient composées de deux verres ronds enchâssés dans des cercles attachés individuellement à des manchons, eux-mêmes reliés entre eux à l’aide d’un clou. Plus tard, le moine Roger Bacon (ca.1220-ca.1292) - inspiré par les travaux du scientifique arabe Alhazen (965-1040) sur les caractéristiques grossissantes des lentilles - invente la "pierre de lecture", ancêtre de la loupe. Mais ce n’est qu’au XVIIIème que l’opticien anglais Edward Scarlett (1688-1743) invente les lunettes à branches comme nous les connaissons aujourd’hui. La bourgeoisie met enfin à l’honneur les monocles, les binocles et les faces à mains, signes de richesse et véritables accessoires de mode.

Qu’en est-il des lunettes de soleil ? Depuis des temps immémoriaux, les peuples du Grand Nord - plus particulièrement les Inuits - portaient et portent encore de nos jours des masques taillés dans de l’ivoire ou des os, percés d’une simple fente en leur milieu, afin de bloquer au mieux les rayons du soleil réfléchis par les neiges aveuglantes. Sous l'Empire romain, Pline l'Ancien nous raconte aussi que l’empereur Néron regardait les combats de gladiateurs à travers une émeraude, exploitant ainsi le pouvoir du verre minéral naturellement teinté afin de protéger ses yeux. Enfin, en 1752, l'opticien anglais James Ayscough (1720-1759) crée les premières lunettes à verres teintés. Elles furent avant tout pensées pour aider les gens à corriger des troubles de la vision et les médecins les recommandaient afin de soulager certaines maladies oculaires. Il faut ensuite atteindre la fin du XIXème siècle pour que les verres teintés soient véritablement utilisés comme protections solaires, en particulier par les alpinistes, puis, plus tard, par les premiers aviateurs.

Si les premières montures solaires étaient très souvent faites de métaux lourds comme le fer et le cuivre, les progrès technologiques ainsi que la révolution industrielle ont, au fil du temps, permis de développer des verres plus précis et de meilleures qualités, ainsi que des montures plus esthétiques, plus confortables, le tout en permettant une production de masse à des prix abordables et répondant à une demande en constante expansion.


Si cet accessoire est aujourd'hui utilisé par tout le monde et nous est devenu quasi indispensable, il en était bien autre au XIXème siècle ! Pour s'en rendre compte, il suffit de chercher les représentations peintes de cette époque. Nous pouvons retrouver différents modèles dans quelques tableaux ou photographies illustrants de jeunes hommes chics, mais les exemples restent assez rares.


John Wesley Jarvis, Portrait d'un Gentleman avec des lunettes à verres bleus, miniature sur ivoire, 1807



Ces anciennes montures ont d'ailleurs une nouvelle fois été mises à la mode et reprises dans l'univers " steampunk ", où l'esthétique et la technologie des siècles derniers se mêlent à des éléments de science-fiction plus modernes.


Biard avait donc un intérêt pour ce genre de détails qui, parfois, pourraient paraître anodins et futiles mais qui sont, au final, d'importants marqueurs d'une société. Son envie de représenter son époque avec précision nous pousse alors à aiguiser notre œil afin de pouvoir déceler les traces de son humour, de sa passion et de sa curiosité qui font de ses toiles - et je le répète souvent - de précieux témoignages.



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